La médecine bikini,
c'est quoi ?
Des seins et un utérus, voici à quoi sont réduites les femmes depuis des décennies par la médecine. Cela te choque ? Pourtant, cette vision réductrice appelée médecine bikini est bien celle du monde médical. Dans ce tiltionnaire, on te raconte tout sur cette médecine partielle et te dit comment elle met en danger la vie des femmes.
La médecine bikini : les femmes, un homme en miniature ?
Si on te parle de médecine bikini, ne t’imagines pas de rendez-vous médicaux en maillot deux pièces, ambiance plage et palmiers. L’expression évoque une réalité bien plus rude : celle d’une médecine qui réduit le corps des femmes à la « zone bikini », soit les seins et les organes reproductifs. Tout le reste est traité comme une simple déclinaison du corps masculin. Dans les essais cliniques, les manuels et les protocoles de soins, les différences hormonales, métaboliques ou physiologiques des femmes sont inexistantes. Le terme est lancé sur le ton de l’ironie par la cardiologue américaine Nanette Wenger dans les années 1980. En soignant des femmes victimes d’infarctus, elle réalise que les symptômes de la crise cardiaque sont ceux étudiés chez les hommes uniquement. Douleur dans le bras gauche, oppression thoracique. Sauf que chez les femmes, l’infarctus se manifeste par une fatigue, des nausées, un essoufflement, des douleurs. Comme ces signaux ne rentrent pas dans le moule, ils sont minimisés. Si la médecine oublie les femmes, ce n’est pas seulement par héritage d’un système dominé par les hommes. Prendre en compte les cycles hormonaux, la grossesse ou des réactions biologiques spécifiques demande plus de temps, et d’argent. Alors on simplifie et au final, on soigne moins bien.
Le prix de la médecine bikini
La médecine bikini coûte cher aux femmes. Parfois leur vie. Par exemple, longtemps étudié presque exclusivement chez les hommes, l’infarctus reste associé à l’image d’un homme de plus de 50 ans. Quand une femme arrive aux urgences avec une douleur thoracique, on lui parle de stress ou d’anxiété. Pourtant, les maladies cardiovasculaires représentent 37 % des décès féminins dans l’Union européenne, contre 31 % chez les hommes. Et le cœur n’est pas le seul angle mort. Les femmes consultent davantage pour des troubles du sommeil, mais sont moins diagnostiquées pour l’apnée. Les outils repèrent les arrêts respiratoires typiques chez les hommes mais chez les femmes, la respiration ralentit sans forcément s’arrêter. Les machines ne voient rien, donc la médecine non plus. Cette médecine bikini agit aussi comme un filtre sur la douleur des femmes. Même logique pour l'endométriose. Parce qu’avoir mal pendant ses règles est considéré comme « normal », cette maladie chronique passe sous les radars. Ses symptômes (douleurs intenses, fatigue, troubles digestifs, infertilité) sont minimisés. Résultat, alors qu’elle touche environ une femme sur dix, l’endométriose est diagnostiquée après sept à dix ans d’errance médicale en moyenne.
Des médicaments au masculin
Si tu penses que le biais s’arrête au cabinet médical, tu te trompes. Il commence bien plus tôt, en laboratoire. Pendant des décennies, les essais cliniques ont largement exclu les femmes officiellement pour éviter les risques liés à une grossesse. Le scandale de la thalidomide dans les années 1960, un anti-nauséeux responsable de graves malformations congénitales chez les fœtus, a justifié cette mise à l’écart. Mais cette exclusion a aussi ses raisons pratico-pratiques : les variations hormonales féminines compliquent les analyses et font exploser les coûts. Alors on ferme la porte des labos aux femmes. Le dosage, l’efficacité et les effets secondaires des médicaments sont évalués sans elles. Selon le McKinsey Health Institute, les médicaments sont 3,5 fois plus susceptibles d’être retirés du marché pour des effets indésirables touchant surtout les femmes. La médecine bikini préfère aussi les souris mâles aux femelles. Toujours pour les mêmes raisons de simplicité et de coût. Une analyse publiée en 2018 montre que les neurosciences figurent parmi les disciplines les plus déséquilibrées, avec plus de cinq études menées uniquement sur des mâles pour une seule incluant des femelles.
Le lent réveil de la science
A ce stade de lecture, tu te demandes ce que les politiques font face à cette inégalité qui concerne quand même la moitié de l’humanité. Spoiler : ils ont mis du temps à réagir. Aux États-Unis, il faut attendre 1993 pour qu’une loi impose enfin l’inclusion des femmes dans les essais cliniques financés par l’État. Dans l’Union européenne, une directive de 2014 précise que les essais doivent être représentatifs des populations censées utiliser les médicaments. Sur le papier, c’est une avancée mais faute de règles contraignantes la mise en œuvre reste inégale. Dans ce paysage inégalitaire, la médecine de genre essaye de trouver des solutions durables en regardant sérieusement comment le sexe biologique et le genre influencent les maladies, les symptômes et les traitements. En Allemagne, la cardiologue Vera Regitz-Zagrosek a été pionnière en fondant un institut dédié à la Charité à Berlin. Pour ces médecins, intégrer le sexe dans la recherche n’est pas une posture militante mais une condition pour une véritable rigueur scientifique et une égalité d’accès aux soins.
Nos mentalités doivent vraiment changer pour que les différences selon le sexe et le genre soient discutées dès le début des processus. Cela permettrait de créer des médicaments plus sûrs et efficaces pour tout le monde
Antonella Santuccione Chadh, neuroscientifique, fondatrice Women’s Brain Foundation
Comme les hommes, les femmes ont aussi un cœur, des poumons, des intestins… Nous devons avoir un regard spécifique sur leur santé, au-delà du bikini
Muriel Salle, historienne, maîtresse de conférences à l’Université Claude Bernard Lyon 1
Par Rédaction Tilt
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