Le multilatéralisme,
un système
à bout de souffle ?
Abdoulaye Fabregas
Pandémies, sécheresses, pauvreté, conflits, etc. Ces enjeux ne connaissent pas de frontières et concernent la plupart des états. Alors, ils s'organisent, se coordonnent et coopèrent pour trouver des solutions et concentrer les moyens d'action. C'est le multilatéralisme.
Mais ce système, instauré après la Seconde Guerre mondiale, s'essouffle. La méfiance entre les états, les difficultés budgétaires, les dérives de certains acteurs ralentissent son fonctionnement.
Le multilatéralisme est-il un système arrivé à bout de souffle ?
Pour répondre à cette question, on a interviewé Abdoulaye Fabregas, économiste à l'OCDE au sein de la direction pour la coopération au développement.
Tilt – Qu'est-ce que le multilatéralisme ?
Abdoulaye Fabregas : C'est simplement l'idée que les États peuvent travailler ensemble pour résoudre des problèmes ou réaliser des choses qu'ils n'arriveraient pas à résoudre tous seuls. Par exemple, intervenir partout dans le monde. On peut penser, par exemple, à des zones de crise ou des pays qui ont vécu des catastrophes naturelles.
C'est aussi agir à grande échelle. Donc, quand on a des problèmes qui ne touchent pas un seul pays, mais toute une région du monde ou plusieurs pays, ou même l'ensemble de la planète. Par exemple, des pandémies ou des sécheresses.
Et enfin, c'est aussi ce qui permet aux États, ensemble, de développer des expertises spécialisées dans des domaines qui nécessitent des connaissances pointues. On peut penser à l'action humanitaire ou à la lutte contre la sous-nutrition.
Tilt – Peut-on parler aujourd'hui d'une crise du multilatéralisme ?
Abdoulaye Fabregas : Aujourd'hui, le multilatéralisme est en crise, et ce pour au moins deux raisons. La première, ce sont les tensions géopolitiques dans le monde où on a des États qui se font, déjà, beaucoup moins confiance entre eux et qui, du coup, sont beaucoup moins enclins à trouver du consensus.
Ensuite, il y a aussi les contraintes budgétaires que beaucoup d'États membres du système multilatéral connaissent aujourd'hui, soit parce qu’eux-mêmes ont des difficultés financières, soit parce qu'ils ont décidé de prioriser des dépenses dans d'autres domaines.
Et donc, aujourd'hui, on a un système multilatéral à qui on demande de faire de plus en plus pour répondre aux guerres, aux risques de pandémies, aux problèmes environnementaux, mais avec beaucoup moins. Moins de confiance politique et aussi beaucoup moins de ressources.
Tilt – En quoi la défiance géopolitique actuelle pèse-t-elle sur le fonctionnement du multilatéralisme ?
Abdoulaye Fabregas : Aujourd'hui, on est dans une situation de tensions géopolitiques dans le monde, avec des guerres et aussi un monde qui est devenu beaucoup plus multipolaire qu’avant. Et donc, concrètement, ça se traduit par des États membres du système multilatéral qui ont probablement des objectifs et des priorités différentes.
À cause de cela, c'est aussi beaucoup plus difficile pour eux de se mettre d'accord sur des priorités communes. Par exemple, sur les sujets environnementaux. On a eu, depuis les années 90, une prolifération d'organisations multilatérales qui étaient focalisées sur des questions, par exemple, la lutte contre le changement climatique, la protection de la biodiversité. Mais contrairement aux organisations qui avaient été créées juste après la Seconde Guerre mondiale, ces organisations, en général, sont financées par un plus petit nombre d'États. Parce que probablement, c'est une priorité qui n'est pas la même pour tous les États du monde.
Tilt – Quels impacts les contraintes budgétaires des États membres ont-elles sur les institutions internationales ?
Abdoulaye Fabregas : Depuis à peu près deux ou trois ans, on voit un renversement de tendance avec une réduction des contributions aux organisations multilatérales. Par exemple, entre 2023 et 2024, on a eu les contributions des principaux contributeurs au système multilatéral qui ont réduit à peu près 15 %, et on prévoit que cette réduction des contributions devrait se poursuivre au moins jusqu'en 2027.
Ensuite, elles ont des conséquences aussi sur les programmes des organisations multilatérales et leur capacité à répondre aux crises. Certaines organisations multilatérales mentionnent déjà des retards de programmes, des gels de recrutement ou aussi des réductions de couverture géographique. La partie du système qui a été la plus touchée pour l'instant, c'est le système des Nations Unies et notamment les agences humanitaires. Un exemple de cela, c'est le Programme Alimentaire Mondial, le PAM, qui a vu sa capacité à financer des activités chuter de plus de 30 % en deux ans entre 2022 et 2024. Et le PAM a déclaré que la conséquence concrète de cela, c'était des millions de personnes dans les pays les plus vulnérables qui perdaient l'accès à l'assistance alimentaire d'urgence.
Par Rédaction Tilt
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