Ren Eryn Gill souffre-t-il d’un dédoublement de la personnalité ? Est-il « fou », comme il se le demande dans sa chanson Hi Ren ? Dans ce titre sorti en 2022, le compositeur, rappeur et réalisateur gallois raconte son combat contre les institutions psychiatriques, qui l’ont diagnostiqué à tort dépressif et souffrant de troubles bipolaires. En réalité, il est atteint de la maladie de Lyme. Le mal est fait : ces années de mauvais traitements lui causent un syndrome de stress post-traumatique et des troubles auto-immuns récurrents. Ren met en scène sa folie supposée dans un clip coup de poing, qui devient viral avec près de sept millions de vues.
Hip-hop bipolaire
Premier plan : le guitariste est poussé en fauteuil roulant dans une salle délabrée par un aide-soignant en blouse blanche tachée de sang, portant un masque de cochon. L’hôpital psychiatrique serait-il un abattoir ? Ren égraine un thème néo-classique grinçant, avec forces dissonances, basses surjouées, notes pincées, slappées, glissées, jamais caressées. Le dérapage n’est pas loin. Il enchaîne sur un arpège entêtant et d’étranges barbarismes, des « Oooh » aigus, criards et barjos.
Seul dans la pièce, en blouse, guitare sur les cuisses, le patient entame un dialogue schizophrénique de neuf minutes avec son double apparemment dérangé. Premier couplet, Ren, exalté, yeux écarquillés, ouvre la transe : « « Salut Ren, ça fait longtemps, est-ce que je t’ai manqué ? Tu croyais m’avoir enterré, hein ? Risqué / Parce que je reviens toujours, au fond, tu le sais / Tu es le mouton, je suis le berger, ce n’est pas à toi de me mener. » Mouvement de caméra, l’autre Ren tourne la tête vers son autre malveillant, pose sa voix et adoucit son arpège : « Salut Ren, j’ai pris un peu de recul / Un peu de temps pour être seul / Depuis que mon psy m’a dit que j’étais malade / Et j’ai fait des progrès ces derniers temps / Du coup, je n’ai pas vraiment eu besoin de toi. » De l’autre côté, le diablotin se moque de cet alter ego « plus fou que lui » ; il dodeline de la tête, cogne son instrument en jouant des percussions sur sa caisse de résonance : « Tu crois vraiment que ces médecins sont là pour te guider ? / Tu as déjà vécu ça un million de fois / Allez, prends une autre pilule, mon garçon / Noie-toi dans le bruit blanc. » Le bruit blanc ? Ressemblant à un chuintement ou à un souffle, ce son permet de masquer les bruits parasites de l’environnement. Il est parfois conseillé pour soulager l’anxiété des patients et patientes schizophréniques. Le bruit, la blouse, les blancs face aux échos qui lacèrent la tête.
Ren vs Ren
Le morceau va crescendo, telle une spirale infernale. Le dialogue se transforme en duel. Ren alterne les jeux de guitare et les flow fiévreux selon le personnage incarné. L’un cherche l’affrontement, l’autre voudrait que cette voix se taise et lui répond qu’il s’en sortira avec sa musique qui « commence à décoller ». Chimère. « Il veut écrire une chanson qui n’a pas été faite auparavant / Une bataille avec son subconscient, Eminem l’a fait », lui répond sa facette colérique, faisant référence au titre Guilty Conscience de B-Rabbit (1) « Va te faire foutre, je vais te tuer, Ren », s’énerve-t-il.
À travers cette dualité des discours, Ren illustre le yoyo continuel propre au trouble bipolaire, l’alternance de période d’euphorie et de désespoir. Le cerveau et l’humeur dans des montagnes russes. Ce fléau fait des ravages chez les adolescents e les jeunes adultes. En 2025, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estimait que 37 millions de personnes (soit 0,5 % de la population mondiale) étaient atteintes d’un trouble bipolaire dans le monde (2). Un chiffre probablement sous-estimé, car cette maladie psychique chronique est extrêmement difficile et longue à diagnostiquer - de huit à dix ans en moyenne (3). Autrefois nommé « maladie maniaco-dépressive » ou « folie circulaire », le trouble bipolaire constitue l’un des maux chroniques les plus répandus en matière de santé mentale, mais aussi les plus discriminatoires, puisque les « fous » selon l’imaginaire collectif n’ont d’autres choix que de s’isoler. Selon la Haute Autorité de Santé, un malade sur deux fera au moins une tentative de suicide (4).
Bipolaire, Ren ne l’a jamais été, il a pourtant « passé la moitié de sa vie malade », rappelle-t-il, avant que des médecins belges ne découvrent le mal dont il souffrait réellement : la maladie de Lyme. Cette infection bactérienne est transmise par un agent parasite, souvent par la piqûre de tiques et peut causer des troubles cutanés, articulaires, mais aussi cardiaques et neurologiques. Il s’agit de la maladie vectorielle – transmise par un vecteur, généralement des animaux porteurs d’agents pathogènes - la plus répandue dans tout l’hémisphère nord. L’artiste ne chante plus, n’illustre pas, ne met pas en musique, il témoigne de sa propre expérience. Aux charlatans qui lui ont prescrit des médicaments inadaptés : « J’ai été créé pour être mis à l’épreuve et torturé / Face à face avec une bête ». Un monstre que l’on croyait tapi en lui, mais qui, en réalité, a été créé par l’institution psychiatrique.
À découvert
À la fin du clip, Ren pose sa guitare et raconte, face caméra, sa « guerre psychologique ». Musique mutée, voix blanche : « À 17 ans, j’ai crié dans une pièce vide, sur une toile vierge, que je vaincrais les forces du mal », se souvient celui qui séjourna en hôpital psychiatrique. « Pendant les dix années suivantes, j’en ai subi les conséquences. Avec auto-immunité, maladie et psychose. En vieillissant, j’ai réalisé qu’il n’y avait ni vrais gagnants ni vrais perdants dans la guerre physiologique ». Pourtant, ce n’est pas une bataille, rectifie-t-il, mais une « danse éternelle qui sépare les êtres humains des anges, des démons, des dieux ». Il ajoute à l’attention des ayatollahs de la camisole de force :« Nous ne devons pas oublier que nous sommes des êtres humains. »
Le chemin de la guérison est long et semé d’embûches, Ren le sait mieux que quiconque. En 2016, il sort l’album Freckled Angels dans le but de collecter des fonds pour expérimenter un nouveau traitement à base de cellules souches. Malgré de sérieux progrès, il reste très affaibli. Depuis janvier 2023, il se rend régulièrement au Canada pour suivre un traitement médical spécialisé. Cette chanson Hi Ren est un électrochoc, le seul que l’artiste ait jamais accepté.
Par Benoît Merlin
À visionner:
Notes :
(1) Dans ce duo interprété par Eminem et Dr. Dre en 1999, extrait de l’album The Slim Shady LP, les deux rappeurs se livrent une bataille verbale en incarnant les consciences des trois personnages, l’un étant l’ange, l’autre le démon.
(2) Article daté du 8 septembre 2025
(3) Étude de la Haute Autorité de Santé (HAS) - Patient avec un trouble bipolaire : repérage et prise en charge initiale en premier recours, juin 2015
(4) Article daté du 6 octobre 2015
Copyright de la photographie :
®Jospeh Flack
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