La chanson qui fait tilt

Paroxetine -
au coeur de la depression

Benoît Merlin le 11/06/2026

10 min de lecture 🧠   Niveau « Je me débrouille »

Dans le titre Paroxétine, extrait de l’EP Chansons tristes sorti en 2022, Yoa raconte sa dépression et lève le tabou sur la santé mentale des jeunes générations, durement impactées par les confinements liés à la pandémie de Covid-19 en 2020. 

Le comprimé des jeunes confinés

« Cerveau cassé ». Yoa ne tourne pas autour du pot : dès le premier vers de sa chanson Paroxétine, elle révèle sa détresse. La compositrice et comédienne franco-suisse l’illustre de quelques notes de synthé à la fois poisseuses et cotonneuses, jetlaguées, une réverbe traduisant ses songes, ou ses migraines, le tout calé sur un beat électronique lancinant. À travers sa voix traînante, au deuxième plan, comme en dedans, Yoa met en scène son état asthénique. Elle est dans le brouillard, la compositrice connue pour ses chansons électro-pop en clair-obscur, ses tenues de scène extravagantes et son franc-parler. Ce « cerveau cassé », mais aussi « tout abîmé », « blasé », se gave de vitamine D en attendant des médicaments plus puissants.

À vingt-cinq ans seulement, Yoa connaît le sujet : elle a eu des troubles du comportement alimentaire, dont une anorexie, durant son adolescence, a sombré dans la dépression durant sa prépa et souffre régulièrement d’anxiété. Son album serait « une sorte de petit remède moins coûteux qu’une thérapie », résume-t-elle dans sa note d’intention. Pourtant, c’est avec le nom un médicament qu’elle intitule le dernier morceau de son disque. Paradoxale Paroxétine, du nom d’un antidépresseur destiné aux adultes souffrant de dépression, de troubles anxieux, et prescrit aux adolescents qui ont des pensées suicidaires (1). Le comprimé des jeunes confinés.

Une « carcasse sur la Terre »

La musique résonne comme une bouffée d’angoisse. Dans les deuxième et troisième couplets, Yoa semble s’enfoncer, comme si elle subissait les effets secondaires de ce traitement : vertiges, somnolence et trouble de la vision. Elle perd pied, se gave de comprimés pendant un an et demi, « Paroxétine et Gucci en dessert ». Son corps et son esprit se dissocient lentement, inexorablement ; la confusion est alimentée par les miroirs déformants de la société. Yoa se sent « fébrile », mais cherche le « sublime » dans les chaussures Margiela, chez la figure Westwood et la styliste française Marine Serre. Les flashs du monde de la mode face à son spleen et son smog quotidiens, et le flou qui augmente face au décalage entre le chaos intérieur et l’image extérieure. « Tête en chantier / Corps élégant / Autotunée / Xanax comme un gant. » 

Elle plane, Yoa, pantin ballotté mollement dans une valse léthargique : « Sur ma poitrine, j’danse avec Lucifer / Paroxétine m’étreint comme courant d’air ». Sa vie, c’est du vent. D’ailleurs, dans les refrains, elle l’avoue : elle n’est plus qu’une « carcasse », puis un « squelette sur la Terre ». Un corps creux, une enveloppe sans adresse. Chœurs en écho, comme ces voix qui lézardent le cerveau.

Crise sanitaire, chaos solitaire

Dès sa sortie, l’EP Chansons tristes marque les esprits (2). Voilà une artiste qui n’hésite pas à s’emparer frontalement du thème de la santé mentale des jeunes. Ses titres, dont Paroxétine, tournent en boucle sur les ondes de Radio Nova, l’artiste est programmée dans les grands festivals (Printemps de Bourges, Francofolies de La Rochelle), fait les premières parties de Barbara Pravi et Feu! Chatterton. Yoa buzze, elle a su mettre des mots là où beaucoup restent aphones.

Les confinements de 2020 ont été comme une véritable bombe à retardement pour beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes : isolés, enfermés, désocialisés, communiquant par écrans interposés, ils se sont peu à peu coupés du monde et d’eux-mêmes. Oui, « la santé mentale chez les jeunes a pris un gros coup », euphémise la chanteuse dans une interview accordée à Brut en novembre 2022 (3). Selon une enquête de l’agence Santé publique France, réalisée en 2021, un jeune sur cinq présentait des troubles dépressifs suite à la pandémie (4). Pire, l’année suivante, l’organe relevait une hausse des passages aux urgences des 18-24 ans pour des idées suicidaires (5).
Paroxétine ne propose pas d’échappatoire, elle n’a rien d’une ordonnance. Glaçante, cette chanson décrit la descente aux enfers que vivent les dépressifs. Leur manque de respiration. Yoa expire fortement lors d’un pont à la fin du premier refrain, accompagnée d’un lamento de synthé. C’est par ce souffle qui la ramène à la surface, puis par la parole - en suivant une psychanalyse et en arrêtant la paroxétine - que Yoa a réussi à sortir de la dépression.

Santé mentale

Par Benoît Merlin

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