The Last -
Le son de la dépression
En 2016, la star Agust D est le premier rappeur sud-coréen à parler de la dépression. Il choque ses fans et l’opinion publique en alertant sur les dangers de ce fléau national. Dans The Last, extrait de la mixtape Agust D, l’artiste, également surnommé Suga, révèle sa longue descente aux enfers. Ce titre coup de poing, tendu, fait rapidement le buzz dans un pays où la santé mentale est un tabou : The Last figure à la première place des ventes de singles en mars 2018 puis à nouveau en septembre 2024, huit ans après sa sortie ! Au total, le titre a dépassé les cent millions de streams sur les plateformes. La confession d’Agust D touche le monde entier.
La « phobie sociale » de la star
La chanson débute par de lourdes expirations sur un battement cardiaque. D’un flow nerveux, Agust D se met à nu dès le premier couplet. Pas de round d’observation avec ce mal qui le ronge : « Derrière chaque rappeur qui devient une idole célèbre / Il y a un être faible, ça en devient dangereux / Dépression et compulsion ressurgissent parfois / Merde, peut-être que c’est ce que je suis véritablement ». Sur une instru trap, avec beat qui claque et nappe de synthé oppressante, la star enchaîne ses vers mollement avant de s’exalter ; sa voix s’éraille, ses fins de phrase semblent se fracasser contre les murs d’angoisse qui l’emprisonnent. On est loin de la K-pop acidulée de ses débuts, lorsque Suga faisait partie du boys band BTS. Il avait dix-huit ans quand sa « phobie sociale » est apparue, se souvient-il. Depuis, son esprit est sans cesse « pollué », il se « dégoûte », il a « peur » de lui-même. Il avoue avoir tué Min Yoongi. Son nom à l’état civil.
Chez le psychiatre
Les deux premiers couplets décrivent une lente asphyxie, mais dès le troisième, Agust D change de direction et évoque sa première visite chez le psychiatre, accompagné par ses parents, qui ne le comprennent pas. « Le docteur m’a demandé : « As-tu déjà… » Un bip recouvre la fin de la phrase. Comprendre « eu des pensées suicidaires ». Suga répond par l’affirmative.
The Last ? Le dernier flow ? L’ultime combat d’une star déchue ? L’artiste ne le précise pas. Quoi qu’il en soit, il veut briser le silence qui entoure la dépression. Le pays manque cruellement de psychiatres, comptant moins d’un spécialiste pour dix mille habitant.es (1), soit le troisième plus mauvais ratio des pays de l’OCDE. En octobre 2024, le ministère de la Santé et du Bien-être déplorait que « seulement 12,1 % des Coréens et 16,2 % des jeunes utilisent les services de santé mentale » (2).
Pourtant, le nombre de personnes ayant consulté pour dépression a dépassé le million en 2024, selon des données récentes du Service national d’assurance maladie. (3). Soit une augmentation de 33% par rapport à 2020. Les causes ? Une société extrêmement corsetée, la course à la réussite professionnelle face à un chômage galopant chez les adultes, la pression du système scolaire chez les jeunes.
« Supérette du cœur »
Au fil des couplets, Agust D poursuit sa plongée dans les bas-fonds de son cerveau : il évoque une première crise de panique lors d’un concert à Kobe, « effrayé par les gens, caché dans les toilettes », le lourd tribut de la célébrité (« J’ai échangé ma jeunesse contre le succès »), s’enfonce dans la paranoïa (« Certains essaient de me faire taire »). Il se transforme en « monstre ».
Dans la deuxième moitié du morceau, le rappeur semble vouloir remonter la pente : « Je suis la cause du problème, donc j’arrêterai ça tout seul ». Il sort les griffes, l’idole des foules, verse dans l’egotrip, signe qu’il veut retourner dans le game : « Ma fierté que je pensais avoir vendue est devenue mon estime de moi / De l’AX Hall au stade olympique de Tokyo / Des milliers de hochements de tête pour un seul de mes saluts ». Agust D évoque le Han, « source de ma créativité ». Ce concept émotionnel typiquement coréen est un mélange de ressentiment, d’amertume et de résignation (4). Agust D ne baissera pas les armes : flow frontal, frappeur, il conclut son combat avec soi en s’adressant à ses détracteurs : « Qui es-tu pour prétendre avoir traversé des épreuves ? » Un cri d’orgueil, un premier pas pour sortir de la dépression.
Dans cette chanson, Agust D livre un témoignage glaçant sur l’isolement qui frappe nombre de ses compatriotes. Depuis quelques années, une épidémie de solitude frappe la jeunesse coréenne, particulièrement à Séoul, où un demi-million de personnes de 19 à 34 ans vivent esseulées, hors de la société, selon une étude de l’Institut coréen pour la santé et les affaires sociales (5). Pour lutter contre ce fléau, les autorités de la capitale ont lancé le plan « Séoul sans solitude » fin 2024, en créant une plateforme d’entraide et de conseils, baptisée Smart 24, une ligne d’écoute gratuite et des « supérettes du cœur » (6), des cellules de soutien psychologique ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Comprenant un espace cuisine, une bibliothèque, une table de massage dans l’une d’entre elles et, peut-être, The Last en musique de fond. Une chanson pour ne plus toucher le fond.
Par Benoît Merlin
À visionner :
Notes :
(1) Rapport de l’OCDE publié le 8 juin 2021.
(2) https://koreahealth.global/newsupdate/mental-health-awareness-week-kore…
À lire : article du quotidien The Korea Herald, daté du 19 octobre 2024.
(3) Article de The Korea Herald, publié le 24 septembre 2025.
(4) Tout à la fois émotion individuelle et sentiment collectif, mélange de souffrance et de résilience, le Han trouve sa source dans l’histoire de la Corée et les multiples épreuves endurées par le peuple, telles la colonisation japonaise (1910-1945) et la guerre de Corée (1950-1953).
(5) Étude publiée par le KIHASA en décembre 2025
(6) « Maeum pyeonuijeom », terme coréen combinant « maeum » (cœur, esprit) et pyeonuijeom (proximité). À lire : article de The Korea Herald, publié le 1er juin 2025
Copyright de la photographie :
Photo de Marie Claire Korea, CC BY. La photographie a été modifiée.
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