réseaux sociaux

Les réseaux sociaux
influencent-ils nos
démocraties ?
David Chavalarias

Rédaction Tilt le 08/01/2026

7 min de lecture 🧠   Niveau « J'y connais rien »

Les réseaux sociaux influencent-ils nos démocraties ? Si les réseaux sociaux ont profondément transformé nos manières de débattre et de nous informer, ils ont aussi modelé les façons de nous diviser. Mais comment ces plateformes influencent-elles nos opinions ? Pourquoi favorisent-elles la polarisation ? Et en quoi les réseaux sociaux sont-ils devenus des armes politiques hybrides ?

Pour répondre à ces questions, David Chavalarias, directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut des systèmes complexes à Paris. Spécialiste de l’impact des réseaux sociaux sur la démocratie, il nous décrypte les mécanismes invisibles des algorithmes, la fabrication de la division en ligne et les stratégies de manipulation de l’opinion.

Tilt – Quels sont les enjeux liés au contrôle de l’information sur les réseaux sociaux ?

David Chavalarias : Quand les réseaux sociaux sont arrivés : "tout le monde s'est dit c'est génial, tout le monde va pouvoir parler avec tout le monde". On va pouvoir justement, débattre, faire des groupes de taille quelconque qui vont être transfrontaliers, et partager ces connaissances-là. Ce qui s'est produit, c'est quelque chose de très différent. Facebook, LinkedIn, Instagram, TikTok, X, sont des entreprises commerciales qui ont produit et proposé ces infrastructures gratuitement, mais en contrepartie de quelque chose. La contrepartie, qui n'est pas cachée, c'est la publicité. Donc c'est pouvoir vous vendre de la publicité, des chaussures, des shampoings, etc. Pour ça, elles ont affiné leur business model, et progressivement, elles ont enfermé l'utilisateur dans un flux d'informations qu'elles contrôlaient. 

C'est le fil d'actualité que les gens ont sur leur page et qui leur donne leur vision de leur environnement social. Ces débats-là, en fait, vont être impactés par ce genre d'infrastructure. Donc on a l'impression qu'on se connecte à des gens et qu'après on va discuter. Et notamment, ils vont être impactés en direction de la polarisation, c'est-à-dire du fait de pousser les opinions des gens dans des coins un peu extrêmes et des positions incompatibles. Et donc des acteurs externes, notamment externes à un pays, comme la France, on peut mentionner la Russie, la Chine, qui ont bien compris que les réseaux sociaux pouvaient être des lieux où on pouvait chercher à diviser et extrémiser les débats. Et ce qu’il s'est passé ces dernières années, notamment avec la montée de tous les mouvements populistes ou anti-démocratiques qui ont profité de ces réseaux sociaux, c’est qu’ils ont bien compris que si on pouvait vendre du shampooing et des chaussures, on pouvait aussi vendre des opinions.

Quelle est l’ampleur de la diffusion de fausses informations sur les réseaux sociaux ? 

David Chavalarias :  Vous pouvez avoir de la fausse information, par exemple celle de « Joe Biden a triché dans l'élection présidentielle de 2020. Il a volé la victoire à Donald Trump.». C'est quelque chose qui est faux, qui a été démontré plein de fois, avec plein d'études, notamment des Républicains qui ont essayé de prouver ça et qui n'ont pas réussi. Et cette information a généré beaucoup de comportements. Elle a favorisé, par exemple, la prise du Capitole en janvier 2021, cette invasion de gens qui se sont mis à saccager le Capitole aux États-Unis. Une fausse information comme ça peut avoir des conséquences à l'échelle macro, si elle participe à la radicalisation de personnes qui après commencent à vivre dans un espace un petit peu déconnecté de la réalité. 

Mais ce qu'il faut savoir, c'est que la plupart des fausses informations n'ont pas ce genre de gloire. Beaucoup restent en fait là où elles naissent. La fausse information stricte, c'est qu'une toute petite partie de l'éventail qui permet de faire de la manipulation d'opinion. Si par exemple je vous dis Poutine va utiliser une arme nucléaire, si on soutient l'Ukraine, ça n’a pas de statut vrai/faux, en fait. On sait pas, en fait, personne ne sait tant que c’est pas arrivé. Mais par contre, en essayant de diffuser ça à grande échelle, je peux créer la peur chez les Français et diminuer le soutien à la guerre en disant attention, là, il y a quelque chose, il y a un enjeu. Si je dis tel candidat ne sera pas capable de conduire la France, il va la mener à la faillite. Parfois, on a des preuves qu'il n'est pas compétent et parfois on n'en a pas. 

Toute cette question du cadrage de l’opinion et du fait d'injecter des sentiments vis-à-vis de situations qui ne sont pas encore arrivées, c'est une des grandes manières d'influencer l'opinion, et ce qu'il est important de comprendre, c'est que ça, c’est pas forcément des fausses informations, c'est vraiment du cadrage de l'opinion à partir de choses qui n'ont pas encore de statut vrai/faux, ou qui même n'en auront peut-être jamais.

En quoi la composition de notre fil d’actualité (sur les réseaux sociaux) est-elle déterminante ? 

David Chavalarias : La manière dont est constitué votre fil d'actualité est hyper importante pour comprendre qu'est-ce qui est mis en avant. Le fil d'actualité, donc je prends l'exemple de X et ce qu'on a pu observer, mais sur d'autres réseaux, c’est des choses un peu similaires. C'est en gros deux tiers de contenus de personnes, de comptes auquel il s'est abonné et un tiers de contenu non sollicité. 37%, plus exactement. Vous n’avez rien demandé, on vous montre des choses et vous voyez bien que vous pouvez complètement manipuler l'opinion. Si dans le tiers que vous montrez, en gros, c'est par exemple des gens de votre parti politique uniquement, ou en majorité. 

Sur Facebook, vous avez plus de 300 connexions, 300 amis, abonnements, sur X/Twitter, c'est à-peu-près la même chose, voire un peu plus. Et donc vous ne pouvez pas lire tous les messages de tous vos amis tous les jours. C'est impossible, il y a trop de choses produites. Donc ce qu'on a montré, c'est que sur X/Twitter, vous ne lisez en moyenne que 3% et c'est les 3% qu'on vous montre en haut de la pile. Donc la manière dont l'information est ordonnée en haut de la pile, parmi tout ce qui est produit dans la journée, a une importance énorme. Quand est choisi les 3% dans ce que vous auriez pu voir, X favorise les contenus dits toxiques, c'est-à-dire des insultes, des attaques personnelles, du dénigrement, etc. Donc ça montre qu'un propriétaire de réseau social peut, en changeant les paramètres de son réseau social, modifier la composition de ce qui est montré et donc l'impact de l'information sur les utilisateurs. Et comme c'est à l'échelle de centaines de millions d'utilisateurs, cela va influencer aussi les débats publics, puisque les débats publics vont être plus hostiles, ou ça va miner la confiance qu’ont les gens dans la société, dans leur prochain, etc.

MasterTilt, c’est quoi ?

MasterTilt, ce sont des interviews d’expert.e.s qui reviennent en profondeur sur leur sujet d’étude : d’abord, ils.elles décryptent les défis du monde, ensuite, ils.elles nous donnent leurs bons tuyaux pour agir.

Droits humains

Par Rédaction Tilt

ℹ️ : Le CNRS a développé OpenPortability, un service gratuit et open source qui permet de passer de X à Bluesky ou Mastodon sans perdre ses abonnés. Il répond à un frein majeur des nouvelles plateformes : la peur de perdre sa communauté, tout en appliquant le droit européen à la portabilité des données (en vigueur depuis 2022).

🔗 Plateforme : https://OpenPortability.org

🔗 Projet : https://iscpif.fr/OpenPortability

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