En 2020, le célèbre rappeur portoricain, membre du groupe Calle 13, lauréat de dizaines de Latin Grammy Awards, sort le single René. Dans cette chanson choc, le bad boy fend l’armure en racontant sa dépression et ses pensées suicidaires.
Les maux de Mexico
Évoquer son mal-être ? La chose est rare dans le milieu du hip-hop, où les artistes ont plutôt tendance à sortir les biceps, virilistes, alternant clash et egotrip. René Pérez Joglar, alias Residente, pourrait largement entrer dans ce gangsta game et bomber le torse : avec son groupe Calle 13, un trio de hip-hop et reggaeton réunissant son demi-frère Visitante et sa sœur PG-13, il a glané vingt-quatre Latin Grammy Awards en seulement cinq albums ! La Calle cartonne au box-office, jusqu’à sa séparation en 2015. Le début de la descente aux enfers du rappeur adepte des vers au vitriol.
Malgré le succès, l’argent et la notoriété, le rappeur sombre petit à petit : il a le mal du pays, de sa famille, des copains d’avant, des joies et de l’innocence de l’enfance. En 2019, quelques heures avant un concert à Mexico, seul dans sa chambre d’hôtel, située au 25e étage, il a « envie de sauter du balcon ». Un appel de sa mère le dissuade de faire le grand saut. Le soir même, il écrit René. Voix cassée, flow fébrile, fins de phrase qui chutent, quelques notes de piano suspendues, Residente s’épanche. Il se met en scène dans un clip contre le clap de fin : jersey de base-ball sur la peau, bouteille de rhum à la main, le rappeur lâche le micro dès ses premiers phrasés et poursuit a cappella. À nu. Dix années sans pouvoir dormir, se désole-t-il, couchées sur le papier en 7 minutes et 32 secondes. Residente redevient René, le gosse de San Juan, la capitale de l’île.
Star solitaire
Le morceau débute par une voix féminine. Maternelle. Elle lui demande : « Avec quelle partie du corps les Indiens Tainos (1) jouaient au base-ball ? » « Tête, genou, muscles et hanche », lui rappelle-t-elle. Une phrase répétée, martelée tel un mantra tout au long de la chanson. Residente s’y accroche pour revenir à cette période dorée de son enfance, lorsqu’il rêvait de devenir joueur de baseball professionnel. Dans le clip, il traverse le terrain d’un pas décidé, balance sa vie en vers sur le gazon comme s’il la piétinait. Il voudrait changer de terrain de jeux, quitter la scène pour fouler à nouveau le stade. « Tête, genou, muscles et hanche ».
Tout au long des trois couplets, le rappeur déchu ouvre grand son album photo : outre sa passion du baseball, il se souvient des festins de malt indien et de pain à l’ail, des courses de vélo, des premières bêtises plutôt marrantes, des suivantes, délinquantes. Il marque un silence, plombé, en se remémorant le décès de son meilleur ami Christopher, tué par quatre policiers. Ses souvenirs se mêlent, de manière chaotique, à sa vie actuelle de star solitaire : l’alcool, un divorce, le fisc qui le traque, les mensonges de l’industrie musicale, la dépression… Il se sent « seul au milieu de la fête », après être parti « tenter sa chance dans un océan de paille ». La star « confie sa vie au hublot de l’avion », mais craint sans cesse qu’il ne « s’écrase ». Residente fixe l’objectif, sa voix se brise, les cordes graves des violons et du violoncelle comme des déchirures, la tension monte. À la fin du deuxième couplet, il avoue : « Je veux appeler le 7-5-5-0-8-2-2 pour voir qui répond ». Ce numéro de téléphone était celui de sa maison familiale à San Juan.
Dernier couplet. La voix s’intensifie, calée sur le crescendo des instruments. Dans l’éventualité du grand saut ? Residente ne louvoie pas, cette mise à nu pour se sauver d’une mise à mort se passe de métaphores : « Je voudrais ressentir à nouveau, revenir à l’époque où il ne fallait pas faire semblant ». Lorsque, adolescent, il rappait gratuitement, nettoyait la maison en écoutant Rubén Blades. Lorsque, gamin, il observait la comète de Halley lové dans les bras de sa mère. « Je voudrais redevenir moi. »
Le flow, le fiel, le fond
Sujet tabou dans les Caraïbes, la dépression frappe de plus en plus de jeunes Portoricain.es. Bien que les recherches locales sur cette maladie soient rares, faute de moyens, une étude de 2019 révèle que 9,7% des Portoricain.es vivaient avec un trouble dépressif majeur. Soit 27% de plus que la population américaine (2). Une autre recherche menée la même année a analysé l’impact de l’ouragan Maria, frappant l’île en septembre 2017 et tuant officiellement 2975 personnes. Plus de 4600 selon l’estimation d’une étude de chercheurs d’Harvard (3). Selon les résultats, 2,5% des jeunes ont présenté des symptômes de dépression juste après le passage de la tempête (4). La dépression est une maladie complexe, influencée par une grande variété de facteurs, allant de la génétique à l’environnement. Elle peut être amplifiée par la pauvreté, les discriminations ethniques, le stress lié à la migration et les catastrophes climatiques ravageant régulièrement l’île.
Sur « l'île de l'enchantement », surnom de Porto Rico, la dépression frappe tout le monde, y compris les bad boys bodybuildés comme Residente. Les rappeurs ne se cachent plus. Avec le regain de popularité de l’emo-rap (emo pour « emocore », soit un style basé sur des paroles émotives) dans les années 2000, la mélancolie, l’introspection et les vers cafardeux noircissent les carnets.
À la fin du clip, René/Residente rejoint son fils Milo et le prend dans ses bras, tandis que la caméra zoome sur un autel rempli de vieilles photos de René et de sa famille. « Tête, genou, muscles et hanche ». Main sur le coeur.
Par Benoît Merlin
À visionner :
La chanson René figure sur le deuxième album solo de Residente, Las letras ya no importan, sorti en 2024.
Notes :
(1) Ethnie autochtone des Antilles, les Tainos furent décimés lors de l’arrivée des Européens au XVe siècle. Aujourd’hui, leurs descendants sont principalement basés à Porto Rico.
(2) Étude Comparaison de la prévalence des troubles psychiatriques à Porto Rico avec celle des États-Unis. Article publié en janvier 2019 par la revue Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, dirigée par Craig Morgan du King’s Collège, Londres.
(3) Chiffre établi par une étude menée par quinze chercheurs de la Harvard T.H. Chan School of Public Health, publiée le 29 mai 2018 dans la revue scientifique The New England Journal of Medicine,
(4) Étude Exposition aux catastrophes et santé mentale des jeunes Portoricains après l'ouragan Maria. Article publié en avril 2019 dans la revue médicale internationale JAMA Network, éditée par l’Association médicale américaine (AMA).
Copyright de la photographie :
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