La psychophobie,
c'est quoi ?
Tu balances peut-être les mots “fou” ou “malade mental” sans trop y penser. Mais est-ce que tu savais que derrière ces expressions banales, il y a tout un système de discriminations qui met à l’écart les personnes vivant avec des troubles psychiques. Ça s’appelle la psychophobie. Dans ce tiltionnaire, on t’explique ce que recouvre la psychophobie et pourquoi cela nous concerne toutes et tous.
La psychophobie : une stigmatisation banalisée
Imagine que l’on considère ta parole moins crédible, que l’on décide à ta place ou t’hospitalise sans ton accord parce qu’un médecin a posé un diagnostic. Ça te choque ? C’est ce que vivent nombreuses personnes vivant avec un trouble psychique, qu’il s’agisse de dépression, de bipolarité, de schizophrénie ou de troubles anxieux. Cette réalité porte le nom de psychophobie. Il ne s’agit pas d’une phobie au sens psychologique, mais d’une forme de validisme (discrimination envers les personnes handicapées) qui touche les personnes atteintes de handicaps psychiques. Ce système, fait de de préjugés et d’oppressions, traverse toute la société et diffuse l’idée qu’une personne vivant avec un trouble mental serait forcément diminuée, moins rationnelle, moins capable, moins crédible. Le concept apparaît dans les années 1960 sous le terme sanism ou sanisme en français. Le médecin et juriste américain Morton Birnbaum l’emploie en défendant un patient interné pendant 30 ans sans son consentement et montre que des personnes peuvent être privées de droits fondamentaux en raison de leur seul diagnostic psychiatrique. En France, le mot « psychophobie » apparaît en 2014 avec la création du collectif SOS Psychophobie sur les réseaux sociaux.
Psychophobie : quand le diagnostic fait perdre des droits
La psychophobie est partout. Elle est dans le langage avec des mots comme “fou”, “malade mental” balancés comme des insultes. Elle se voit aussi à l’écran, avec la figure du “fou dangereux” popularisée par des films comme Joker. Pourtant, seules 3 à 5 % des violences seraient imputables à des personnes vivant avec un trouble psychique selon la Haute autorité de la santé. Ce raccourci « trouble égal danger » influence des décisions concrètes. En matière pénale, la crainte de la dangerosité peut justifier des hospitalisations d’office ou des mesures de sûreté prolongées. En psychiatrie, elle légitime l’isolement, la contention (pratique qui consiste à immobiliser le.la patient.e par tous moyens comme des sangles ou la force physique) ou l’internement sans consentement. Ainsi, en France, en 2021, près de 29 000 personnes ont été placées en isolement et environ 10 000 en contention mécanique, majoritairement sans leur accord. La stigmatisation traverse l’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, aux soins. Elle freine les parcours et ajoute une souffrance supplémentaire plus lourde puisque selon une étude britannique publiée en 2016 dans Acta Psychiatrica Scandinavica, les personnes vivant avec des troubles psychiques disent souffrir davantage de cette stigmatisation que des symptômes de la maladie.
Dans les pays du Sud, la double peine
Dans de nombreux pays, la psychophobie devient une déshumanisation totale en raison d’un manque de moyens et du poids des croyances. Selon l’Organisation mondiale de la santé , plus de 75 % des personnes vivant avec un trouble psychique sévère dans les pays à faible revenu ne reçoivent aucun traitement.Ce vide laisse place à des prises en charge informelles dans des cultures où les troubles psychiques sont associés à la possession ou à une malédiction. Ainsi, selon un rapport de l’ONG Human Right Watch publié en octobre 2017, en Asie et en Afrique des centaines de personnes ont passé des années, parfois toute leur vie, enchaînées à des arbres ou enfermées dans des camps religieux pour y subir des exorcismes. Faute de structures adaptées, certaines familles disent n’avoir « pas d’autre choix » que d’attacher ou d’enfermer la personne concernée. En Inde, malgré une loi adoptée en 2017 pour protéger les droits des patient.es , la honte sociale pousse beaucoup de personnes à taire leurs troubles. Dans ces contextes, avoir des troubles psychiques est une double peine, ces personnes, réduites au silence, ne sont plus perçues comme des sujets de droits mais des corps à maîtriser, à corriger ou à enfermer.
Des luttes collectives
Face à la psychophobie, des voix, portées par des patient.s elleux-mêmes, s’organisent. Dans les années 1970, aux États-Unis, le mouvement des survivant.es de la psychiatrie dénonce les internements abusifs. Certains militant.es s’enchaînent aux portes d’hôpitaux psychiatriques pour rendre visibles ces pratiques. En France, des associations d’usagers comme Advocacy France, créée en 1996, se présentent comme des intermédiaires entre les personnes en souffrance psychique et leur environnement social. L’enjeu n’est pas seulement d’accompagner, mais de porter une parole collective pour passer d’objets de soin à sujets de droits. Au Nigeria, la Mentally Aware Nigeria Initiative (MANI) sensibilise massivement les jeunes aux enjeux de santé mentale. Partout, lutter contre la psychophobie ne relève pas d’une morale individuelle, mais d’un changement collectif. Médias, institutions, responsables politiques ont un rôle à jouer. Cela passe aussi par nos mots, nos blagues, nos réflexes quand on juge ou écoute des personnes qui parlent de leurs troubles.
"L’histoire de la folie, pour reprendre le titre du livre de Michel Foucault, est une vieille histoire. Déjà avant l’époque moderne, les personnes malades psychiques étaient assimilées au Mal, voire accusées de possession par le diable. Puis avec l’ère industrielle, il y a eu une exigence accrue de productivité et une injonction au bonheur qui sont venues densifier ce qui appartient à la norme sociale. On bouleverse l’ordre social dès lors que l’on se situe en dehors de la norme psychique établie. La maladie mentale dans ce qu’elle peut incarner vient tendre un miroir effrayant aux yeux de tous de ce qu’il ne faut pas être."
Céleste, créatrice du compte Payetapsychophobie
Par Rédaction Tilt
Sources :
1. En Afrique, les malades mentaux meurent dans l’indifférence générale – Le Monde
2. Que faire contre la stigmatisation ?
https://www.psycom.org/sinformer/la-stigmatisation/ce-quon-peut-faire-contre-la-stigmatisation/
3. @ Paye ta psychophobie
https://www.instagram.com/payetapsychophobie/?hl=fr
4. Campagne de sensibilisation de l’association Psychodon : L'attente - Les maladies psychiques sont des maladies comme les autres https://www.youtube.com/watch?v=zNws3X
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