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# La chanson qui fait Tilt

Canción sin miedo : pour que la peur change de camp

Benoît Merlin le 02/07/2024

6 min de lecture 🧠   Niveau « Je me débrouille »

En mars 2020, la chanson Canción sin miedo de la compositrice mexicaine Vivir Quintana bouscule tout un pays gangréné par les féminicides. Cette Chanson sans peur devient en quelques jours l’hymne des luttes féministes en Amérique latine.  

Le chant des partisanes

La révolte gronde. Le 7 mars 2020, indignée par les violences faites aux femmes qui traumatisent le Mexique, l’artiste publie en ligne sa Canción sin miedo. En effet, le Mexique détient un tragique record : en 2019, avec 3852 homicides, soit plus de dix féminicides par jour, il est le pays le plus dangereux au monde pour les femmes, selon les chiffres de l’INEGI, l’institut des statistiques mexicain (1).

Dans la vidéo, Vivir joue sur une simple guitare acoustique pour ne pas percuter son propos. Sa voix est puissante, son chant frontal. Elle plaque ses accords sans manière, mélangeant la musique ranchera, celle des paysans locaux, et la folk occidentale. La compositrice débute sur un accord mineur pour finir sur des majeurs victorieux. Elle n’a pas choisi de musiciens mariachis jouant trompette, vihuela (petit luth au dos bombé) ou guitarrón (grosse guitare donnant les basses) pour l’accompagner, mais la star chilienne Mon Laferte et le chœur El Palomar, composé de vingt-trois chanteuses. Elles sont les voix de toutes les femmes. À l’unisson, pour illustrer l’unanimité. Une chanson coup-de-poing pour toutes celles qui tombent sous les coups des hommes. Le soir même, elles l’interprètent pour la première fois sur scène lors du Festival por la Igualdad devant une foule immense réunie sur le Zócalo, la place du centre historique de Mexico.

chant vivir quintana

Le lendemain, lors d’une marche à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, ce titre est repris par deux cents manifestantes de divers collectifs féministes, dont Mujeres en la Música. Elles réclament la légalisation de l’avortement sur l’ensemble du territoire et dénoncent la recrudescence des violences subies par les femmes.

Un cri de révolte contre les féminicides

Dans le premier couplet, Vivir menace : « Que l’État, les cieux, les rues tremblent / Que les juges et les huissiers de justice tremblent. » Les dirigeants devront répondre des 90% de meurtres restés impunis en 2019. « À chaque minute de chaque semaine / Ils nous volent nos amies, nous tuent des sœurs / Ils mutilent leurs corps, ils les font disparaître », chante-t-elle d’une voix sans velours (2). Face à l’horreur, elle interpelle le président de la République : « N’oubliez pas leurs noms, s’il vous plaît, Monsieur le Président ! » Comme l’avez fait la chanteuse américaine Pink à propos des déclassés dans sa lettre ouverte à George W. Bush (Dear Mr. President).

Dans le deuxième couplet, Vivir s’adresse à ses sœurs. Elle lève le poing avec « toutes celles qui manifestent sur Paseo de la Reforma », une large avenue de Mexico qui a été le point de départ des manifestations féministes en 2020. Mais aussi avec « toutes les mères combattantes à Sonora », faisant référence aux quelque 1500 militantes qui se rassemblèrent devant le Palais de justice de cette ville, le 24 février de la même année, et que les autorités tentèrent de museler. Vivir tend la main aux « commandantes qui luttent au Chiapas », les militantes féministes du mouvement zapatiste (EZLN) aux premières lignes du combat, et aux « mères qui cherchent à Tijuana ». Cette ville, fief des cartels mexicains et de la prostitution, détient le record de féminicides dans le pays.

Cette chanson n’est pas un vœu, mais un appel à la révolte. Quintana prévient : les femmes sont dans la rue, la peur va changer de camp. Elle le scande sans verser dans les douces mélopées. Non, elle s’arrache les cordes vocales, son chant ressemblant à un cri. Celui, étouffé, des victimes qu’elle énumère : « Je suis Claudia, Esther et Teresa / Je suis Ingrid, Fabiola et Valeria / Je suis la fille que tu as forcée / Je suis la mère qui pleure ses filles / Et je suis celle qui te le fera payer ». Parmi tous ces prénoms, elle cite « Ingrid » Escamilla, 25 ans, poignardée, mutilée et dépecée par son mari le 9 février 2020. Ce crime barbare sera le déclencheur des manifestations à Mexico.

manifestations féministes mexico

Le rugissement des femmes 

La compositrice mexicaine conclut son dernier couplet par ce vers : « Et laisse la terre trembler en ses centres / Au rugissement de l’amour ». Elle détourne l’hymne national mexicain (« Et laisse la terre trembler en ses centres / Au sonore rugissement du canon »). Aux paroles guerrières du poète Francisco González Bocanegra, évoquant la défense sanglante de la patrie en 1829 face à l’Espagne, Vivir Quintana préfère rappeler que la lutte, certes radicale, est avant tout pacifiste.

En quelques couplets, l’activiste réveille les consciences. Sa vidéo devient virale (plus de 25 millions de vues en quatre ans), son chant est repris dans toutes les manifestations féministes d’Amérique latine, et résonne même dans certaines villes européennes comme Paris et Barcelone. Fondatrice du projet Las Hijas de Libertina Hernández, un collectif qui promeut les artistes féminines, Vivir Quintana porte la voix de celles qui en sont privées. « Comment le féminicide peut-il exister, comment notre tissu social peut-il être rompu au point de briser les corps, les vies et les existences de nos amies, de nos sœurs, de nos mères et de nos filles ? », s’offusque-t-elle dans un témoignage accordé à Radio France en juin 2020. Elle y répond en chanson. Un chant pour que toutes les femmes puissent vivre. « Vivir », en espagnol. 
 

Égalité de genre

Par Benoît Merlin

Sources :

  1. Étude de l’INEGI « Statistiques concernant la journée de l’élimination de la violence contre les femmes », publiée le 23 novembre 2020.
  2. Traduction des paroles de la chanson - Amnesty International

À lire :
Rapport d’Amnesty International « Le procès de la justice. Des enquêtes pénales insuffisantes sur les féminicides précédés d’une disparition dans l’État de Mexico », septembre 2021.

À visionner :
Vivir Quintana - Canción sin miedo ft. El Palomar

Copyright des photographies :

  • Photographie 1 : ®Lucia Tellez
  • Photographie 2 : ®Daniela Martinez

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