La sociobiodiversité,
c'est quoi ?
Dans la forêt amazonienne et ailleurs, des communautés vivent de la forêt et produisent en respectant les écosystèmes, en s’appuyant sur des savoirs transmis depuis des générations. Cette vision n’oppose pas l’humain et la nature. Elle a un nom : la sociobiodiversité, et c’est peut être une réponse aux crises écologiques actuelles. Dans ce tiltionnaire, on t’explique comment.
La sociobiodiversité, quand l’humain devient gardien de la nature
Les êtres humains sont-ils des ennemis de la nature ? À voir le rythme de la déforestation en Amazonie, causée par des logiques productivistes, la réponse semble évidente. Pourtant, la sociobiodiversité, un concept apparu au Brésil dans les années 1990 et progressivement intégré aux politiques publiques du pays, propose une autre vision dans laquelle l’humain est aussi une condition de la préservation écologique.
Cette notion prend racine dans les pratiques des communautés traditionnelles et des peuples autochtones d’Amazonie brésilienne qui, depuis des générations, développent des savoir-faire fondés sur une connaissance fine de leur environnement. La sociobiodiversité repose sur l’idée que la préservation des écosystèmes dépend également des sociétés qui y vivent.
Elle désigne l’ensemble des biens, des services et des pratiques qui associent la biodiversité, l’exploitation durable des ressources de la forêt et les savoirs culturels et ancestraux des peuples autochtones et des communautés traditionnelles. Le Plan national brésilien de promotion des produits de la sociobiodiversité la définit comme des « biens et services issus de la biodiversité, organisés en chaînes de production qui valorisent les connaissances des populations traditionnelles, tout en générant des revenus ».
Le cas de l’açaí: vitrine économique de la sociobiodiversité
La culture de l’açaí est un exemple typique de sociobiodiversité. Avant d’être un superaliment agrémentant les smoothies du monde entier, c’est un produit profondément ancré dans les modes de vie amazoniens. Dans l’État du Pará, des cueilleurs et des cueilleuses grimpent aux palmiers pour en récolter les baies, trient et transforment selon des gestes transmis de génération en génération.
Cette activité ne nécessite ni déforestation, ni monoculture, ni transformation lourde des milieux. La production de l’açaí atteint 1,6 million de tonnes en 2023 et génère près de 8 milliards de réais, faisant vivre environ 200 000 familles, principalement dans le Pará. La filière s’impose comme un pilier économique local, porté par une demande externe en forte croissance. À Belém, les points de vente ont ainsi doublé en dix ans. Mais l’intégration aux marchés internationaux impose de produire davantage, plus vite, avec des produits standardisés. Sous cette pression, certains systèmes agroforestiers évoluent vers des pratiques plus intensives, au risque d’appauvrir les sols et de réduire la biodiversité.
Une alternative réelle aux logiques extractivistes
La sociobiodiversité ne se limite pas à l’açaí. Elle englobe de nombreux produits forestiers issus de pratiques ancestrales qui valorisent les ressources de la forêt sans la détruire, comme les noix du Brésil, le cacao, le cupuaçu, le caoutchouc ou encore certaines plantes médicinales. Cette approche s’oppose au modèle extractiviste qui domine encore une grande partie de l’Amazonie.
Fondé sur l’élevage intensif, l’exploitation du bois ou la monoculture du soja, il est l’un des principaux moteurs de la déforestation. Premier exportateur mondial de soja, le Brésil a perdu environ 52 millions d’hectares de forêts en quarante ans, soit l’équivalent de la superficie de l’Espagne. Cette perte ne dérègle pas seulement l’Amazonie, elle affecte aussi le climat mondial, en affaiblissant le stockage du carbone, le cycle des pluies et la capacité des sols à retenir l’eau. À l’inverse, de nombreuses études montrent que les territoires gérés par les peuples autochtones et les communautés traditionnelles figurent parmi les mieux préservés au monde.
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, entre 2000 et 2016, leur superficie a diminué de 4,9 %, contre 11,2 % ailleurs. Au-delà de ces bénéfices environnementaux, la sociobiodiversité représente aussi une véritable alternative économique. Selon le World Resources Institute, une trajectoire fondée sur l’arrêt de la déforestation et le développement d’une bioéconomie forestière pourrait augmenter le PIB de l’Amazonie brésilienne de 40 milliards de réais (la monnaie brésilienne) d’ici 2050 et créer près de 312 000 emplois, tout en préservant 81 millions d’hectares de forêts.
Faire de la sociobiodiversité, le moteur d’une économie durable
Le Brésil l’a compris. Les communautés qui vivent de la forêt et en maîtrisent les usages doivent être au cœur non seulement de sa politique climatique, mais aussi de son modèle économique. La sociobiodiversité s’impose donc comme une nécessité, pas comme une option. Dès 2009, le pays a posé une première base avec le Plan national de promotion des produits de la sociobiodiversité qui soutient une trentaine de filières forestières en facilitant l’accès au crédit, aux marchés et à l’assistance technique.
Le programme Prix minimum garanti en parallèle des prix minimums pour des produits comme l’açaí ou les noix du Brésil, afin de stabiliser les revenus et d’éviter le basculement vers des activités destructrices. En 2024, le Brésil formalise une stratégie nationale de bioéconomie pour faire de la sociobioéconomie un moteur de croissance, et de produire de la valeur sans détruire la forêt, et en redistribuant mieux les revenus dans les territoires.
Lors de la COP30 à Belém en 2025, au cœur de l’Amazonie, ce positionnement a été affirmé à l’échelle internationale. Mais le décalage reste important entre ambition et mise en œuvre. Les filières demeurent fragiles, les infrastructures insuffisantes et l’accès au financement inégal. Sans changement d’échelle et sans meilleure répartition de la valeur, ce modèle peine à rivaliser avec les logiques extractivistes. L’enjeu est désormais de transformer ces initiatives en un véritable système économique, en Amazonie comme ailleurs, là où des populations vivent avec la nature depuis des millénaires.
« La force de la culture et du patrimoine de ces peuples et communautés traditionnels est ce qui fait du Brésil une grande puissance de sociobiodiversité, extrêmement diverse, avec un potentiel immense à valoriser, à condition de respecter la culture des peuples autochtones, des quilombolas et des communautés traditionnelles »
Kleber Karipuna, coordinateur exécutif de l'Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB)
Par Rédaction Tilt
Sources :
- Sociobiodiversité et politiques publiques au Brésil
- La sociobioéconomie au Brésil comme solution climatique
- Sociobiodiversité et systèmes alimentaires durables
- Définition et enjeux de la sociobiodiversité
- La bioéconomie comme avenir de l’Amazonie
- Podcast : comprendre la sociobiodiversité alimentaire
- L’açaí, exemple de socio-bioéconomie au Brésil
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